La Nef fabuleuse et le philosophe

Rêve fait en 2004

Récit du rêve

Je me vois dans un immense navire, qui vogue dans des paysages sans cesse changeants : océans, vallées, déserts. Dans le rêve, je sens que ce vaisseau fantastique représente l’humanité.

Le navire se dirige vers une destination salvatrice, une terre promise. Mais, pour y parvenir, il doit surmonter des épreuves. Celles-ci se manifestent par des tempêtes cataclysmiques, des canaux étroits, des récifs acérés…

Le navire est conduit par un équipage constitué de marins expérimentés. Je fais partie de cet équipage, mais je suis encore un simple mousse qui doit faire ses preuves.

Cependant, quelque chose trouble l’équipage : la plupart des difficultés que doivent affronter le navire sont dues aux éléments extérieurs. Néanmoins, beaucoup des épreuves que nous devons traverser viennent de la façon dont le Capitaine conduit le navire.

A chaque fois que ce dernier à le choix entre une route sûre et une plus risquée, il prend systématiquement la route la plus périlleuse. Pire, il lui arrive même de précipiter le navire vers le danger ! A chaque fois, nous redoublons d’efforts pour sauver tout le monde, mais ce comportement téméraire finit par créer une frustration considérable parmi les matelots.

A la fin, ces derniers décident d’envoyer une délégation pour demander des comptes au Capitaine. Cependant, je vois une crainte dans les yeux de l’équipage, et quand je demande pourquoi, on me répond que c’est parce que le Capitaine n’est autre que Dieu lui-même !

Dans la scène suivante du rêve, je vois un petit groupe qui monte jusqu’au pont supérieur afin de porter les revendications collectives. Ils finissent par se trouver devant le Capitaine, qui apparaît avec les traits de Sean Connery.

Cependant, alors qu’ils sont venus se plaindre, personne ne trouve la force d’émettre la moindre doléance. Le Capitaine, en effet, rayonne un amour et une confiance tellement absolue que les membres de l’équipage perdent leurs moyens devant lui.

Il leur demande la raison de cette visite. Le délégué, devenu incapable d’émettre le moindre doute, arrive juste à bredouiller que tout va très bien avec un sourire béat. Le Capitaine fait alors un clin d’œil et félicite le groupe, qui repart vers le pont inférieur.

Une fois de retour, les autres matelots leur demandent comment les choses se sont passées. Ils comprennent vite que personne n’a osé se plaindre, mais le groupe des délégués dégage désormais un tel enthousiasme que tout le monde se remet au travail sans plus se poser de questions.

Je me retrouve alors aux côtés d’un vieux matelot qui s’amuse de la situation et m’explique qu’en réalité, si le Capitaine semble ainsi mettre le navire en danger, c’est parce qu’il veut que chacun des membres de l’équipage développe au maximum ses capacités et s’accomplisse jusqu’au bout. Le véritable ennemi, m’explique-t-il, ce ne sont pas les tempêtes, mais la médiocrité qui menace l’humanité.

A ce propos, il m’annonce que mon tour d’être initié va bientôt venir et que je vais devoir affronter une épreuve décisive liée à ma plus grande peur.

Mes compagnons m’accompagnent alors sur la balustrade et me poussent à l’extérieur du navire. Je me sens particulièrement angoissé à l’idée de ce qui m’attend.

Mais alors que j’imaginais tomber à l’eau, j’atterris sur… une pile de livres !

Ceux-ci s’entassent à perte de vue. J’essaie de reprendre pied pour escalader la montagne d’ouvrages et revenir à bord, mais je n’arrive pas à progresser car les livres n’offrent aucune prise stable.

Je glisse sans cesse et je commence à les écarter donc en masse hors de mon chemin, pour me rendre compte – au fur et à mesure qu’ils me passent sous les yeux – qu’il y a une sorte de hiérarchie dans les matières concernées. Ainsi, la première couche est faite d’ouvrages portant sur les langues, puis viennent ceux sur les sciences de la nature, puis l’histoire, les sciences humaines, etc.

Cherchant frénétiquement une prise, je les rejette tous les uns après les autres, jusqu’au moment où il ne reste plus qu’un seul ouvrage… de philosophie !

Pourtant, bien qu’ayant abandonné tous les autres livres sans scrupule, je ressens une tristesse terrible à l’idée de devoir renoncer aussi à celui-ci, en dépit du fait que je vois bien que sous lui il y a du roc et, donc, une prise stable. Je suis tout à coup confronté à un choix essentiel, que je ne veux pas faire.

Pendant ce temps, le navire continue à avancer et je vois mes camarades qui me tendent les bras pour que je remonte à bord avant qu’il ne soit trop tard.

Je me réveille sans avoir réussi à faire de choix.

Interprétation

Sur le coup, j’ai eu du mal à assimiler tout ce qu’impliquait ce rêve. Par la suite, j’ai pu mesurer à quel point son contenu était profond. La philosophie, en effet, s’est toujours voulue comme la forme de connaissance la plus haute. Ou, plutôt, comme l’expression la plus authentique de l’esprit humain. En tant que philosophe, j’ai toujours tenu cette identité pour acquise. Je considérais donc que, s’il devait y avoir un conflit, c’était entre la philosophie et les disciplines qui réduisent l’homme au rang d’objet.

A l’époque, j’utilisais le langage sophistiqué de la phénoménologie et de l’épistémologie et je classais chaque chose dans une grande bibliothèque de pensée dominée par les effigies d’Aristote, Kant ou Hegel. Cela me donnait l’impression de dominer la vie depuis un promontoire supérieur réservé à quelques initiés, depuis lequel se jouait le sens véritable du monde.

Cependant, ce rêve a exprimé de façon claire que la limite ne passait peut-être pas là où je l’avais située pendant longtemps, et que même la discipline qui s’était faite la championne de la vérité pouvait continuer à participer du mal qu’elle prétendait combattre.

De façon remarquablement concise, il m’a montré qu’un certain mode de connaissance, au lieu de libérer la conscience, avait tendance à la garder indéfiniment dans l’indétermination, et que le roc, c’est-à-dire la connaissance véritable, supposait pour être atteint qu’on renonce à une approche purement intellectuelle.

A cette époque, j’avais déjà passé par un certain nombre d’épreuves dans mon existence, mais je n’étais pas véritablement connecté à ma vie intérieure. Tout passait chez moi par la membrane du mental et par la culture livresque, qui finissait par devenir pour moi un véritable labyrinthe.

Mais ce rêve m’a clairement indiqué que si la rationalité pouvait, jusqu’à un certain point, me servir de guide dans l’existence, elle n’était pas une vérité dernière.

Dans les années qui ont suivi, j’ai eu l’occasion d’être confronté à toutes sortes d’expériences de vie, et à travers elles, à des peurs fondamentales : la peur de perdre, de mourir, de ne pas m’accomplir dans cette existence. Plus j’ai lutté avec ces peurs, et plus j’ai compris que la seule façon de leur répondre résidait non dans l’intellect, mais dans la confiance et l’amour. C’est à travers le dialogue — souvent extrême — entre ces émotions positives et négatives que j’ai commencé à progresser véritablement.

Et plus j’ai appris à écouter mes désir et mes émotions, et plus tout le dispositif intellectuel que j’ai développé pour avoir affaire à la réalité à commencer à s’effilocher. C’est, en définitive, la réponse que je me suis efforcé d’apporter au point d’interrogation final du rêve : utiliser la philosophie non comme un système qui apporte des réponses toutes faites mais comme une voie d’accès à l’âme.